En 2024, Peter Königs, philosophe à l’Université technique de Dortmund, a publié un article qui a fait beaucoup parler de lui, intitulé « In Defense of Surveillance Capitalism » (À la défense du capitalisme de surveillance). Un an plus tard, en novembre 2025, il a publié un nouvel article, de portée plus restreinte mais, à mon sens, plus intéressant. Cet article porte sur ce qu’il nomme « crise de négativité » dans le domaine de l’éthique de l’IA. À juste titre, il souligne que les débats philosophiques sur l’intelligence artificielle ont tendance à se concentrer exclusivement sur ses problèmes et ses risques.

À l'inverse, les points de vue positifs ou constructifs sur l'IA sont plus rares. Selon lui, bien que l'IA ait le potentiel d'améliorer la vie humaine, les philosophes ne s’intéressent guère aux moyens de réaliser de telles possibilités. Son argument principal est donc que le discours éthique sur l'IA est faussé par une négativité omniprésente.

Plutôt que de chercher à défendre l'IA contre ses détracteurs, Königs examine les raisons de cette puissante tendance en questionnant la recherche en éthique de l’IA du point de vue de la philosophie des sciences. Selon lui, cette orientation a trois facteurs interdépendants :

  1. L’éthique de l’IA porte sur des technologies émergentes plutôt que sur des questions intemporelles, ce qui place les philosophes en position de commentateurs réagissant à l'innovation.

  2. Il existerait une norme académique implicite selon laquelle les articles qui explorent les bénéfices plutôt que les préjudices sont souvent jugés insuffisamment novateurs ou insuffisamment prescriptifs.

  3. Les pressions institutionnelles, en particulier la nécessité de publier et d'obtenir des financements, incitent les chercheurs à mettre l'accent sur les risques, car traiter des sujets d'inquiétude paraît sans grand doute plus urgent.

Dans le présent texte, avant de donner mon avis sur l’article de Königs, j’aimerais présenter succinctement ses positions et arguments. Il est utile de signaler dès maintenant que si son propos est celui d’un philosophe à l’encontre de ses confrères, la question de la négativité d’un certain type de discours moral sur l’IA va bien au-delà des seules recherches philosophiques ou d’éthiques appliquées.

Comment l'éthique de l'IA est devenue si négative

Selon Königs, les dynamiques conduisant à aborder les systèmes IA de manière essentiellement négative donneraient à penser que ces technologies sont particulièrement dangereuses. Il compare cela à un voyageur qui ne mentionnerait de l'Angleterre que son climat pluvieux et ses trains peu fiables, en passant sous silence son charme et sa richesse culturelle. Une telle impression serait techniquement exacte, mais trompeuse. De même, l'éthique de l'IA serait faussée lorsqu'elle ne s'intéresserait qu'aux problèmes.

Cette tendance entretient un biais de négativité qui récompense l'exagération et les simplifications abusives. Les spécialistes de l’éthique de l’IA deviennent des « repéreurs de problèmes » (problem-spotters) et les voix sceptiques dominent, décourageant les plus optimistes. Certains chercheurs insistent ainsi à l'excès sur l'opacité des systèmes médicaux d'IA ou présupposent des « lacunes en matière de responsabilité » dans les technologies autonomes, sans proposer de perspectives plus nuancées.

Bien que Königs reconnaisse l'existence de discours plus positifs sur l'IA, il note que ces perspectives émanent rarement de philosophes universitaires, mais plutôt d'enthousiastes et d'innovateurs extérieurs à la philosophie.

Comparaisons et objections

Königs rapproche cette dynamique de la crise de la reproductibilité dans les sciences empiriques. De même que la logique du publish or perish peut encourager des résultats spectaculaires au détriment de résultats sûrs, les spécialistes de l’éthique de l'IA seraient incités à produire des mises en garde morales.

Toutefois, selon lui, contrairement à ce qui se passe dans les sciences empiriques, cette dynamique au sein de l'éthique de l'IA ne relèverait pas de la fraude : la tendance aurait avant tout des ressorts systémiques et culturels. Il rejette par ailleurs l'idée que cette négativité serait productive — ce que d'autres nomment « intelligence mandevillienne » —, puisqu'un pessimisme unidirectionnel est dépourvu de la diversité épistémique qui rend un biais utile.

Il considère en outre que les spécialistes de l’éthique devraient éviter de surcompenser l'optimisme de l'industrie, la société disposant déjà de mécanismes suffisants pour contrôler l'innovation (régulateurs, scepticisme du public, etc.).

Implications et remèdes possibles

Königs considère que l'alarmisme en éthique de l'IA découle d'incitations académiques plutôt que d'un danger réel. Reconnaître les risques effectifs demeure important, mais le maintien d'un équilibre épistémique demeure la condition même du travail scientifique.

Il admet que la situation ne peut changer que difficilement, les pressions institutionnelles étant persistantes. Un changement culturel pourrait néanmoins y contribuer à travers l'autocritique des auteurs, l'exigence d'arguments équilibrés de la part des éditeurs, ou des collaborations avec les développeurs d’outils IA. Les avis donnés par les spécialistes, suppose-t-il, gagneraient ainsi en fiabilité.

Malgré ces arguments, Königs estime qu'il est important d'éviter un optimisme naïf. L'existence d'un biais institutionnel n'implique pas que l'IA soit toujours et intrinsèquement bénéfique. Sa critique porte avant tout sur une forme d’asymétrie dans la recherche en éthique de l’IA.

Selon lui, tant que les mêmes incitations académiques subsisteront, les solutions resteront sans effet notable. Le biais de négativité pourrait même s'intensifier. Par conséquent, un rééquilibrage de plus grande ampleur pourrait s'avérer nécessaire. Celui-ci pourrait notamment passer par un réexamen de la question de savoir si le champ de l'éthique de l'IA n'est pas devenu trop vaste au regard des problèmes qu'il traite.

Quelques réflexions

Je partage l'analyse de Königs selon laquelle la philosophie tend à cultiver une attitude négative envers l'IA. Il rapporte cette dynamique avant tout à l’organisation institutionnelle de la philosophie et de l’éthique de l’IA. Il faudrait aussi prendre en compte, me semble-t-il, l’existence d’une méfiance inscrite de longue date dans certaines traditions philosophiques à l'égard de la technique. Quoi qu’il en soit, ce qui fait la singularité du moment présent, c'est la vitesse de diffusion de l'IA, laquelle rend plus difficile la tenue d'une discussion équilibrée.

Il faut en outre garder à l’esprit que le discours philosophique n'est qu'une composante d'une conversation plus large, qui réunit chercheurs de diverses disciplines, technologues, régulateurs et entrepreneurs. Königs sous-estime peut-être la façon dont ce contexte élargi peut favoriser une forme de bon sens dans la conception des systèmes IA ainsi que dans leur gouvernance.

En outre, Königs est particulièrement optimiste quant au potentiel de l'IA, écrivant que l’« intelligence artificielle recèle un potentiel énorme pour l'humanité ». Ce potentiel reste toutefois incertain, et les effets positifs de l'IA sur la société pourraient eux aussi, par exemple, appeler une prudence continue.

Enfin, si Königs met l'accent sur les pressions institutionnelles comme moteur principal, les biais personnels, par exemple, amplifient probablement le phénomène. Il appartient à chaque philosophe et à chaque acteur du domaine de cultiver un équilibre, certes difficile, entre optimisme critique et discours plus pessimistes.