Dans l’épisode du 7 janvier 2025 de ReThinking with Adam Grant intitulé « Sam Altman on the Future of AI and Humanity », Grant conclut par une question d’apparence simple adressée au PDG d’OpenAI :
Avec un enfant en route, en tant que futur père, quel type de monde espérez-vous voir pour la prochaine génération ?
Dans cet entretien, Altman propose plus qu’une réponse personnelle. Il propose une vision du monde et de ce qui constituerait, selon lui, une « vie meilleure » à l’ère de l’IA, une question qui mérite d’être examinée en détail.
Dans ce post, j’entends montrer que la réponse d’Altman lors de cet entretien relève de ce que nous pourrions appeler la « foi du technologue » : la croyance selon laquelle le progrès scientifique et technologique, en particulier celui porté par l’IA, est le principal moteur de la prospérité, de l’accomplissement et de l’avancement humain.
Pour illustrer cette idée, je m’appuierai sur un concept développé par Isabelle Stengers dans Cosmopolitiques (2010), selon lequel les projets scientifiques modernes dépendent de formes spécifiques de « foi » qui déterminent ce qui constitue la réalité et ce qui en est exclu.
Pour éclairer cette question, je procéderai en trois temps. J’examinerai d’abord ce que recouvre l’idée de « vie meilleure » dans la vision d’Altman. Ensuite, je montrerai, à partir de Stengers, comment cette idée relève d’une forme de foi. Enfin, j’interrogerai ce que cette cosmologie rend invisible, voire impossible à penser.
Les enfants et l’environnement d’une « vie meilleure »
La perspective d’Altman consiste à présenter le fait d’avoir des enfants comme une contribution à la société. Il explique :
Je ne veux pas utiliser le mot « devoir » ici, mais la société dépend du fait que certaines personnes aient des enfants.
Ce n’est pas une idée révolutionnaire, et elle ne sert peut-être qu’à rappeler que même l’archétype du PDG de la tech adhère à l’idée selon laquelle la continuité de la société dépend du fait que certaines personnes décident de se reproduire.
Cette idée contient cependant, implicitement, un attachement minimal à l’avenir. La société doit continuer et les enfants sont le moyen par lequel cela doit se faire. La réponse d’Altman ne se limite toutefois pas à la reproduction. Alors que Grant lui demande quel type de monde il souhaite pour les générations futures, il répond :
L’abondance est le premier mot qui me soit venu à l’esprit, la prospérité le second ; mais, vous savez, plus généralement, simplement un monde où les gens peuvent faire davantage. Par exemple, être plus accomplis, vivre une vie meilleure. Quelle que soit la manière dont chacun d’entre nous définit cela pour lui-même ; toutes ces choses-là. Probablement la même chose que tout futur père a toujours souhaitée pour son enfant. Je n’ai certainement jamais été aussi enthousiaste à l’idée de quoi que ce soit.
Cette espérance est relativement courante : une « vie meilleure » pour la prochaine génération. Mais ce désir n’est pas purement individualiste. Pour que la vie d’un enfant soit « meilleure », son environnement doit pouvoir soutenir cette possibilité. Autrement dit, les espoirs privés dépendent d’un monde public fait d’infrastructures, d’institutions et de conditions communes, qui par l’« abondance » et la « prospérité », facilitent un accomplissement personnel.
Ce qui est remarquable, c’est que la foi d’Altman ne repose pas principalement sur les institutions politiques ou sociales. Elle s'inscrit dans le progrès scientifique et technologique. Lorsqu’un moteur, tel que le « progrès », devient l’explication par défaut d’une « vie meilleure », il devient aussi un filtre qui détermine ce qui compte comme cause réelle et ce qui est traité comme secondaire.
La foi du physicien et le techno-optimisme
Dans Cosmopolitiques, Isabelle Stengers réfléchit à ce qui est nécessaire pour que les physiciens puissent accomplir leur travail. À la suite de Max Planck, elle soutient que les physiciens doivent affirmer la possibilité d’une conception unifiée du monde physique comme une sorte de foi de travail. Sans cette croyance, leur vocation s’effondrerait.
Pour eux, il s’agit d’une condition préalable — une croyance —, la « foi du physicien », comme l’appelle Stengers. C’est la croyance selon laquelle le monde est, en principe, intelligible d’une manière unifiée, au-delà des expériences et des instruments particuliers. La manière dont Altman se décrit fait écho à cette foi, transposée de la physique à l’IA. Il explique :
Je suis techno-optimiste et passionné de science, et je pense que c’est la chose la plus géniale que je puisse imaginer et la meilleure manière possible de passer mon temps de travail : pouvoir participer à ce que je crois être la révolution scientifique la plus intéressante, la plus enthousiasmante et la plus importante de notre époque. Donc, quel privilège incroyable. Incroyable. Et puis, pour une raison, disons, non égoïste, je ressens un sens du devoir envers le progrès scientifique. Comme une manière dont la société progresse ; et parmi toutes les choses auxquelles j’ai la capacité personnelle de contribuer, ou peut-être simplement parmi toutes les choses, c’est celle qui, selon moi, fera le plus avancer le progrès scientifique et donc les niveaux de vie, la qualité de l’expérience humaine, quel que soit le nom qu’on veuille lui donner.
Le progrès scientifique est considéré par Altman comme la principale manière dont les niveaux de vie et la « qualité de l’expérience humaine » s’améliorent. L’ancien devoir de Planck pour les physiciens — maintenir la foi en un monde unifié — apparaît ici comme le devoir de faire progresser continuellement la frontière technologique, parce qu’une amélioration significative du monde est censée venir de là.
Cette perspective ne constitue nullement une description neutre de la technologie. C’est une cosmologie, une manière d’imaginer le monde où le progrès scientifique, porté par l’IA, façonne les conditions de la vie humaine. Mais que faut-il laisser de côté pour que cette vision cosmologique paraisse cohérente et convaincante ?
Une fois dans l’histoire humaine
Altman insiste à plusieurs reprises sur le fait qu’un événement unique est en train de se produire. Il déclare :
Vous et moi vivons cette transition unique dans l’histoire humaine, où les êtres humains passent du statut de chose la plus intelligente sur la planète Terre à celui de ne plus être la chose la plus intelligente sur la planète Terre.
Cette idée d’une transition « unique dans l’histoire humaine » situe les développements actuels comme un basculement civilisationnel hors du temps ordinaire. À cette échelle, les enjeux de sa foi en la technologie semblent plus considérables encore. Si l’IA est effectivement sur le point de dépasser l’intelligence humaine, la « vie meilleure » de son enfant sera définie dans un monde où les humains ne seront plus au sommet de la hiérarchie cognitive.
Pourtant, à côté de cette grande rhétorique, Altman propose une observation remarquablement modeste sur la vie quotidienne.
Je suppose qu’à mesure que la société digère cette nouvelle technologie, elle avancera beaucoup plus vite. J’espère bien sûr que les progrès scientifiques progresseront beaucoup plus vite. Nous coexistons avec ce nouvel artefact extraordinaire, cet outil, quel que soit le nom qu’on veuille lui donner ; mais à quel point votre vie quotidienne vous semble-t-elle différente aujourd’hui par rapport à il y a quelques années ?
Pas tant que ça ? Je pense qu’à très long terme, l’IA change réellement tout. Mais je crois aujourd’hui que ce que je pensais il y a dix ans — que le jour où nous aurions un modèle aussi puissant que notre modèle actuel, tout changerait — était une vision naïve.
Une certaine tension apparaît ici. D’un côté, il s’agit d’une transition unique dans une vie. De l’autre, la vie quotidienne n’est « pas tant que ça » différente de ce qu’elle fut par le passé. Cet événement révolutionnaire est réel mais lent. Il se déroule sur des décennies plutôt qu’en un seul moment révolutionnaire. L’attente antérieure selon laquelle tout changerait dès que nous aurions « un modèle aussi puissant que notre modèle actuel » est désormais considérée comme naïve.
Ce rythme est important. Une « vie meilleure » pour la prochaine génération n’est pas garantie par l’existence de puissants modèles. Elle dépend de la manière dont les sociétés adoptent la technologie, de la manière dont les institutions s’y adaptent, et de la façon dont les conflits, les inégalités et les contraintes écologiques interagissent avec ce nouvel artefact.
C’est ici que la structure de la « foi » devient visible. Si le changement est lent, le « progrès » n’est alors pas quelque chose pouvant être obtenu en actionnant un seul levier. Il doit passer par les institutions, les incitations, les lois et les conflits avant de devenir une réalité vécue. Autrement dit, jusqu’à ce que nous atteignions le niveau suivant, nous devons donc avoir « foi » dans le fait que nous sommes sur la bonne voie!
Le réconfort du précédent
Lorsque la conversation se tourne vers le travail et l’économie, Altman met l’accent sur un schéma historique relativement courant : les nouvelles technologies détruisent certains emplois mais en créent d’autres, et les sociétés finissent par s’adapter.
À terme, je pense que toute l’économie se transforme. Nous trouverons de nouvelles choses à faire. Je ne m’en inquiète pas. Nous trouvons toujours de nouveaux emplois, même si chaque fois que nous faisons face à une nouvelle technologie, nous supposons qu’ils vont tous disparaître.
Il est vrai que certains emplois disparaissent, mais nous trouvons tellement de nouvelles choses à faire et, espérons-le, tellement de meilleures choses à faire. Je pense que ce qui va se passer, c’est simplement l’étape suivante d’une longue courbe exponentielle de progrès technologique en cours de déploiement.
Cet optimisme technologique est lié à un récit portant sur le passé. Les craintes excessives du passé se sont révélées infondées et de nouveaux emplois sont toujours apparus. Nous ne nous situons que dans un degré donné d’une courbe exponentielle préexistante.
Le caractère unique de l’IA — cette transition unique dans l’histoire humaine — est soutenu par le réconfort de la continuité. La forme de la courbe reste la même.
Altman rend ce point plus explicite en s'appuyant sur une référence à la culture populaire.
Si vous regardez un jour cette série télévisée, Battlestar Galactica, l’une des choses qu’ils disent encore et encore dans la série, c’est : « Tout cela est déjà arrivé, et tout cela se reproduira ». Et lorsque les gens parlent de la révolution de l’IA, cela me semble différent à certains égards qualitatifs extrêmement importants, mais cela me rappelle aussi les paniques technologiques précédentes. Quand j’étais enfant, cette chose est sortie. Une nouveauté a été lancée sur Internet. Je trouvais ça cool. D’autres personnes trouvaient ça cool. C’était clairement bien meilleur que ce qui existait auparavant. Je n’étais pas encore tout à fait assez âgé pour que cela m’arrive directement, mais les plus grands m’en ont parlé.
La phrase de Battlestar Galactica — « Tout cela est déjà arrivé, et tout cela se reproduira » — saisit cette ambivalence. Si la révolution de l’IA peut sembler « extrêmement importante » et qualitativement différente, elle s’inscrit aussi dans un cycle récurrent de panique, d’emballement et de normalisation progressive.
La « nouveauté » lancée sur Internet sert de substitut à de nombreuses perturbations passées qui, avec le recul, paraissent moins bouleversantes qu’elles ne le semblaient sur le moment. Cela a pour effet d’apaiser les inquiétudes. L’IA est à la fois sans précédent et pas entièrement dépourvue de précédents.
La foi du technologue vient ici limiter l’imagination en suggérant que des adaptations semblables se produiront à nouveau, et que le même « récit du progrès » continuera de fonctionner.
Entre cosmopolitique et foi en la technique
Dans Cosmopolitiques, Stengers explore les types de mondes qui émergent lorsque les pratiques scientifiques prétendent représenter « le monde » ou « la nature » dans son ensemble. La « foi du physicien » devient problématique lorsqu’elle établit un monopole sur ce que la réalité est autorisée à être.
De même, la position techno-optimiste d’Altman et son sentiment de devoir envers le progrès scientifique façonnent sa vision du monde. Il croit que le progrès scientifique et technologique est le principal moteur d’un avenir meilleur. Cette perspective englobe le caractère unique de la transition technologique à laquelle pousse l’IA.
Dans ce récit, le monde qu’Altman espère pour son enfant est un monde où :
La société continue parce que « certaines personnes » choisissent d’avoir des enfants.
Une « vie meilleure » est fournie en grande partie par l’accélération du progrès scientifique et technologique.
L’IA marque un tournant civilisationnel.
Le travail et l’économie se réorganisent.
Stengers demanderait probablement ce que ce récit laisse de côté. Quelles pratiques, formes de vie et acteurs non humains ne reçoivent pas voix au chapitre dans cette cosmologie ? Quelles contraintes politiques et écologiques sont écartées par l’affirmation selon laquelle c’est l’IA qui fera le plus avancer le progrès scientifique et améliorera les niveaux de vie ?
Les récits autour du progrès technique omettent souvent de mentionner les contraintes matérielles auxquelles nos sociétés sont confrontées. Les systèmes technologiques, et l’IA en particulier, dépendent des approvisionnements en énergie et en composants informatiques, lesquels reposent sur des chaînes d’approvisionnement susceptibles de se resserrer ou de se rompre. Viennent ensuite s’ajouter à cela les contraintes sociales et environnementales.
Derrière les discours autour du « progrès » se trouve un type particulier de foi, non moins substantiel que la croyance de Planck en un monde physique unifié. C’est la croyance que la révolution de l’IA sera capable de réaliser un monde meilleur.
Reste à s’entendre sur ce que « meilleur » veut dire et qui un tel monde concernera vraiment.